Dans son article inséré dans le catalogue, intitulé « L’art vecteur de valeurs », Jean-Marc Barroso explique son choix du domaine où les artistes sont pressentis : « Nous enseignons à des jeunes qui se consacrent à l’Environnement, aux Travaux Publics, à l’Horticulture, à l’Aménagement du paysage, à l’art floral. Le Land Art ou art environnemental contemporain, art « dans » et « avec » la nature, voilà l’outil artistique pour lequel de nombreux enseignants de Técomah ont opté. Nous nous devions de faire appel à une pratique plasticienne qui convoque les savoir-faire en cours d’acquisition par nos apprenants. L’art environnemental répond aux désirs techniques de nos élèves. »
Dans ce cadre, existent bien sûr quelques contraintes pour les artistes intervenants. Chacun des projets retenus doit en effet avoir un lien direct avec les apprentissages en cours dans les classes qui sont invitées à participer, cette année j’en ai dénombré 14, dans des spécialisations très diversifiées en horticulture, art floral, conduite d’engins de travaux publics, aménagement du paysage, peinture, plasturgie, également certaines classes plus préoccupées de fonctions technico-commerciales dans les deux premières options citées. Le projet du plasticien doit donc correspondre d’une manière ou d’une autre au programme de la(les) classe(s) qui l’aidera à le mener à bien. Il doit régulièrement revenir sur place pendant la mise en route et le développement du projet, dont le terme est variable selon le contexte, avec un seul impératif, le même finalement que dans toute exposition artistique, être « bouclé » pour le jour programmé du vernissage, et en même temps donner des instructions ou « missions » à remplir par les élèves pendant son absence (recherche de matériaux en tous genres, parfois très spécifiques, construction de structures éphémères, sélection et mise en plantation d’espèces végétales précises, etc.).
Cette année, comme en 2002, six artistes ont pu réaliser leur projet. J’ai pu visiter la précédente installation dans le parc (car tout, bien sûr, se déroule en extérieur), et noté la deuxième participation de Dennis Oppenheim, dont le projet haut en couleurs de 2002 est visible ci-dessous : il s’intitulait « Full House - Garden Project for Versailles » et je souhaite savoir si, comme son nom le suggère, il sera effectivement un jour inséré dans ce jardin royal célèbre et très proche de l’établissement scolaire. Et pourtant, cet artiste, connu pour d’autres réalisations en galerie, ne s’est que fort peu aventuré dans le domaine de l’environnement. En 2002, son travail était complexe, tant dans la diversité des « matières » utilisées (plantes, plaques de gazon, copeaux de bois colorés, sculptures en métal creuses suggérant les quatre as et le joker du jeu de cartes et disposées volontairement en vrac sur ce tapis vivement coloré), que dans les différentes symboliques ou réflexions pouvant s’en dégager. Pour l’œil et le mental, à la fois un régal visuel et un cheminement surprenant suscitant nombre d’interrogations sur l’histoire et le détournement qu’on peut opérer, de manière ludique ou provocatrice, à partir de ses pratiques orchestrées dans le domaine du jardin « à la française ».

Cette année, le nouveau projet de Dennis Oppenheim a subi quelques contretemps. En effet, celui-ci, conçu pour utiliser des artefacts de végétaux, n’a pu, compte tenu du contexte de l’école ne prenant à parti le végétal que dans sa dimension « vivante », réaliser totalement, à travers les matières utilisées, son idée première qui consistait à installer des artefacts (fils de fer spiralés densément poilus de couleur verte) de mini-arbres sur ce qui reste effectivement une maquette transportable de jardin ou plutôt d’espace vert (voir projet préliminaire). Mais il a dû utiliser de jeunes arbustes (thuyas, en majorité), et aussi des plantes de petites dimensions. Je peux me tromper dans cette allégation, mais le texte conçu par Olivier Kaepplin commentant le travail de l’artiste nous dit ceci : « L’originaire et le simulé, l’étant donné et le virtuel, entre autres, sont devenus des parts indissociables de notre expérience. Très conscient de cet état de fait et reposant l’ensemble de ces questions, Dennis Oppenheim renvoie dos à dos les partisans du vrai et du faux, à la manière d’un philosophe chinois, que l’essentiel n’est jamais la substance même, mais le dessein des créateurs, la construction du dessin, celui de l’architecte ou du poète. » Ce qui me conforte dans cette idée d’un détournement du projet initial de l’artiste est la présence (voir à droite de la photo) très évidente de grands seaux remplis d’eau tout à fait déconcertants et inopinés intégrés dans l’installation de l’artiste, certainement disposés là pour dire que son projet initial n’en avait nul besoin...

Reste que le titre de l’œuvre, « Un jardin irremplaçable », souligne le besoin de l’homme de croiser dans la ville quelque chose qui ressemble à un végétal, à la nature au milieu du béton, même s’il ne s’agit en l’occurrence que d’un artefact, « quelque chose qui fasse penser à ». Les plantes ou même les arbres artificiels se vendent aussi bien que leurs modèles vivants (voir l’humour du baobab géant et de ses fleurs incongrues au jardin expérimental de Chaumont-sur-Loire), et le rush incessant des citadins vers la campagne ou les forêts proches des grandes villes le week-end nourrit la source de ces demandes.
Passons à autre chose... L’anamorphose, j’en ai déjà parlé concernant le travail de Jean-Pierre Brazs. Cet artiste était l’un de mes compagnons lors de ma visite des nouvelles propositions à Técomah, et nous avons longuement débattu du sujet ensemble lors du trajet de retour. Car j’ai vu dans le parc, l’autre face de l’anamorphose, qu’il a réussi à m’expliquer. En effet, j’ai été alors assez déconcertée par l’installation de Frank Morzuch, « Le Jardin tartare », également motivé par cette tromperie visuelle. Il s’agissait alors de longues bandes, par ailleurs très dessinées de plantes, avec des chiffres lisibles, mais représentant une marelle dans une configuration formelle proche du poisson. Le tout nourri de couleurs vives : fleurs, gazon, gravier blanc. Je n’ai pas réussi, sur place, très honnêtement, en essayant d’innombrables points de vue différents, à reconstituer la forme qui était dessinée sur un croquis sur un mur proche de l’œuvre, également « visible » sur des écrans informatiques. Il aurait fallu pour voir la même chose que je me perche sur le toit inaccessible du château dominant l’œuvre...C’est lors de la réception des photographies prises pendant la visite que j’ai compris ce que m’en avait évoqué Jean-Pierre Brazs, à savoir la différence incroyable de perception entre l’œil humain et celle que retransmet un appareil photographique ou informatique du même objet. Pour ce faire, et puisque ma photographie n’a pas restitué ce que j’ai vu, je ne peux que vous indiquer la différence par un autre cliché, celui-ci pris en plongée et montré sur le catalogue, pendant le début d’élaboration du projet, qui correspond à la forme effective que j’ai pu longer, maintenant garnie de gazon, de chiffres et de plantes de couleurs vives. Jean-Pierre Brazs effectue quant à lui l’opération inverse : les « cercles » qu’il dessine dans l’environnement sont, d’un point de vue précis que nous devons rechercher, visibles à l’œil nu, mais pour les reproduire en photographie, il est obligé à certaines corrections qu’il réalise par procédures informatiques. Sujet étonnant, dont je ne parviens pas encore à maîtriser toutes les incidences...

Puisque j’en suis à la contemplation, poursuivons avec elle dans les hauteurs. Jacques Vieille, d’après ce que je sais de lui, se prête volontiers à des configurations architecturales ou à des rapports à l’architecture, qu’il s’agisse de bâtiments ou d’ensembles arborés, en espace de promenade, souvent appelées « Folies ». L’une de ses préoccupations favorites est de nous montrer différemment les paysages, à partir de points de vue inédits. « Ermitage », vu de loin, étincelait comme un énorme coquillage nacré découvert par la mer à marée basse. Et la structure élaborée est aussi solide, justement, dans sa construction, que certains coquillages résistant aux plus grandes marées, mais également aussi fragile qu’eux lorsqu’ils rencontrent un obstacle imprévu. La structure est efficace. Elle déploie autour du visiteur ses cerceaux de tissu artificiel (toiles utilisées dans le domaine agricole en protection de certaines cultures) qui, au fur et à mesure de son ascension d’un petit escalier, lui ouvrent des panoramas inédits sur le paysage, celui de la colline face au parc, d’emblée anodine, mais maintes fois décomposés avec ses particularités étagées. Petit à petit, les cerceaux montent jusqu’en haut des pilônes construits à cet effet, modifiant la vision pendant leur ascension, montrant ou occultant différentes parties de la colline observée. Les voiles bougent au gré du vent, les lignes du paysage s’en trouvent totalement changées et en fournissent une autre lecture, toujours variable, comme lors d’une promenade dans la campagne. L’artiste a poussé l’expérience jusqu’à installer des brumisateurs en haut des pilônes, troublant autrement la vision tandis qu’ils nous rafraîchissent.

Une toute autre « folie », installée quant à elle sur le belvédère du parc qui domine l’ensemble du domaine et offre un large et profond panorama, a été baptisée par son auteur, Dominique Kippelen, « Parparzadan ou les anges du roi... ». Il s’agit cette fois d’un pigeonnier qui abrite depuis peu de jeunes oiseaux, lesquels ont rapidement fait leur cet espace de repos. Le travail a été l’occasion pour l’artiste de mettre les élèves en contact avec des animaux pour lesquels ils n’éprouvaient au départ que fort peu d’intérêt, les taxant de plus d’être sales et porteurs de maladies. Ce travail de proximité a porté des réflexions sur le sentiment de liberté, de voyage, de messages portés à travers les airs par ces oiseaux appréciés des colombophiles pour leur merveilleuse capacité à retrouver leur chemin. C’est ainsi d’ailleurs qu’a commencé le vernissage des Environnementales : le lâcher surprise de 450 pigeons depuis l’école jusqu’à leur port d’attache, la ville de Mantes-la-Jolie, située à 50km de là. J’ai noté, en pénétrant dans la partie basse de l’installation, l’aspect changé du paysage par un film particulier de couleur blanche qui lui donne une apparence de pixellisation, comme celle d’un dessin informatique agrandi. Un monde différent et étrange, fantomatique et stylisé tout en mouvance, agité par le vent.

Il m’est beaucoup plus difficile d’évoquer le travail de Sylvie de Meurville, car, de fait, le seul moyen de l’apprécier serait de pouvoir le survoler, par exemple en montgolfière. C’est celui évoqué pour « Lilith », titre de l’oeuvre et évocation d’un monstre d’un autre monde flottant au-dessus de la Terre et observant de là notre humanité. Il s’agit là d’une immense silhouette humaine creusée par les machines agricoles au milieu d’un terrain laissé quant à lui en énormes mottes de terre brute. Vues de près, les formes sont difficiles, mentalement et visuellement, à suivre et à mettre ensemble pour retrouver « l’image » qu’on peut observer en altitude. Un court-métrage audiovisuel visible sur place en reporte l’aspect lors de la mise en oeuvre. Les sillons ont été traités au désherbant pour demeurer en l’état de terre alors que le reste du terrain pourra se couvrir d’herbe ou autres plantes prenant ce sol comme lieu de résidence. Nul ne sait encore comment va évoluer cette réalisation durant le printemps et le début de l’été.

La réalisation la plus fraîche et la plus joyeuse porte contradictoirement le nom de « Spectre ». Ce mot comporte en effet deux significations très différentes, sans être pour autant opposées : « l’apparition effrayante d’un mort, mais également celle d’images juxtaposées formant une suite ininterrompue de couleurs, et correspondant à la décomposition de la lumière blanche par réfraction (prisme) ou par diffraction (réseau) » - deux définitions proposées par le Petit Robert. Hors, la réalisation de Jean-Luc Bichaud convoque à la foix les deux sens du mot choisi. En effet, la démarche de l’artiste a consisté à prendre des fleurs coupées (ici, les oeillets blancs) et à les suspendre sur les quatre murs de la structure, blanche également, en observant la régularité des lés de papier peint, chacune trempant dans un breuvage mortel. En effet, les éprouvettes d’eau contiennent des encres respectant le prisme de l’arc-en-ciel « qui vont transmettre leurs couleurs aux végétaux et la mort, en même temps, pour cause de processus chimiques incompatibles. » (Olivier Kaeppelin). Bien entendu, le processus agit sur le long terme, et il nécessite un retour sur plusieurs jours pour observer son évolution puis son accomplissement final. Jean-Luc Bichaud joue sur la fable de l’incertitude de la vie et de la mort, du périssable qui pourtant ne touche pas les spectres, au sens de revenants bien sûr, qui ne meurent jamais. Et les fleurs, coupées ou non, n’ont jamais très longue vie. Le lieu, chambre de rêves incertains, donne assurément envie d’y séjourner quelque temps, d’en suivre lentement les murs, envahi par le sentiment troublant d’une vie qui résiste ou se brise en abandonnant la fadeur de l’uniformité et s’appropriant le luxe téméraire de l’originalité.


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